Quatre collèges protestants (1841-1972)
Quatre collèges protestants (1841-1972)
Nous présentons ici une vue très sommaire de l’évolution des quatre collèges protestants francophones qui ont permis de former plus de 20 000 élèves au fil du temps. Trois d’entre eux portent le nom d’ « institut » qui ne correspond à l’image qu’on s’en fait au 21e siècle. C’était une façon d’indiquer au début que ces institutions se consacraient à l’éducation et comportaient aussi des travaux manuels. Le nom est resté figé par la suite. L’objectif de chaque école est évidemment de donner une formation particulière qui respecte l’approche protestante à côté d’un système scolaire francophone essentiellement aux mains des catholiques. Comme les franco-protestants sont dispersés, on les regroupe dans les pensionnats où des élèves viennent d’un peu partout au Canada et parfois des États-Unis (enfants d’émigrés francophones). Ces écoles qui offrent des classes du primaire et du secondaire sont ouvertes à tous, catholiques compris, bien qu’évidemment elles soient d’abord au service des protestants. Certains catholiques s’y convertiront, mais la plupart des autres, non. Une chose est sûre c’est que ceux qui en sortent n’ont pas les préjugés du milieu à l’égard des protestants.
L’Institut Feller de Grande-Ligne (1836 – 1967)
Les débuts de l’Institut Feller remontent aux premières classes données par Henriette FELLER dans le grenier de la maison des Lévêque à Grande-Ligne en 1836. L’inauguration de la maison de la Mission en 1840 a permis de l’installer dans de meilleurs locaux. Les classes plus avancées sont confiées à l’ex-prêtre nouvellement converti qu’est Louis-Léon NORMANDEAU. Le deuxième volet de l’institution naîtra dix ans plus tard quand le pasteur Théodore LAFLEUR met sur pied à Saint-Pie un pensionnat pour filles. Malheureusement détruit par un incendie en 1854, il est réinstallé à Longueuil sous la direction de Sophie Jonte, aidée de Séraphine Brocher, Zélie Cuendet et de Lydia Émond à titre d’enseignantes. En 1867, la direction en est confiée à Mme Théodore Lafleur. Les deux pensionnats se fusionnent en 1876 et déménagent dans leurs nouveaux bâtiments à Grande-Ligne en 1880.
L’objectif d’une formation chrétienne ouverte et biblique occupe une place centrale dans cette école (comme dans les autres d’ailleurs). L’Institut connaîtra encore des réaménagements après l’incendie de la vieille partie de l’édifice puis l’image du collège sera la même pendant des années à partir de 1890. Des générations de protestants de langue française s’y sont formées sous la direction des THERRIEN et des MASSÉ. Le collège est rempli à pleine capacité dans les années 1910. On choisit d’ajouter une aile à l’arrière de l’édifice principal en 1923 baptisée Masse Hall pour y loger un gymnase, une infirmerie et des quartiers pour les professeurs célibataires.
Au 20e siècle, le caractère de l’Institut change graduellement devenant plus strictement une école secondaire du genre « high school », tout en restant imprégné d’un esprit chrétien. Selon un courant de mentalité de la société québécoise d’alors, la langue anglaise permet une promotion sociale et des débouchés que n’offre pas le français. Cette dernière langue, toujours bien enseignée, ne devient donc qu’une langue seconde en somme, avec le résultat qu’une grande part de l’identité culturelle du protestantisme francophone s’en trouve perdue.
Ce n’est qu’avec l’évolution des mentalités et l’arrivée de J.S. GILMOUR qu’on met en marche en 1963 la francisation de l’institution. Malheureusement, la mesure arrive trop tard et la direction baptiste de Toronto décide de fermer le collège en 1967 évoquant des raisons de coût. Le bâtiment principal est détruit l’année suivante par un incendie d’origine suspecte et il ne reste plus aujourd’hui que le Masse Hall qui sert à une œuvre discrète de réhabilitation.
On trouvera dans le Bulletin no 5, p. 3-6, un article concernant l’ensemble des bâtiments Feller et de l’institution. On s’y reportera.
L’Institut français évangélique de Pointe-aux-Trembles (1841-1972)
Dans le contexte difficile des premiers pas missionnaires tentés par les Suisses au début des années 1840, Anne CRUCHET, la femme du premier colporteur Daniel AMARON, se rend vite compte du potentiel évangélisateur que représente la tenue d’un petit pensionnat. Née en 1841, l’école est réorganisée en Institut 1844 et déménagée à Pointe-aux-Trembles en 1846 dans l’espoir d’en faire un collège et une ferme-école. L’école des garçons sera doublée l’année suivante par l’école de filles née à Montréal sous Olympe HOERNER-TANNER. En 1872, les deux entités seront réunies sous une même direction, les garçons et les filles se retrouvant dans les mêmes classes selon une formule adoptée ailleurs mais novatrice au Québec pour l’époque.
En 1880, la Société missionnaire franco-canadienne que soutiennent des gens de toutes les confessions se voit contrainte de cesser ses activités et c’est l’Église presbytérienne qui accepte de prendre en charge le collège. L’institution a toujours ouvert ses portes à toutes les dénominations et à toutes les nationalités bien que bon nombre de convertis canadiens ou américains aient choisi d’y envoyer leurs enfants. Au début du 20e siècle, le collège est rénové, les deux bâtiments qui est existaient séparément jusque là sont réunis en un ensemble continu. Le cursus est allongé de sorte que l’école puisse préparer ses élèves directement pour l’université ou l’école normale. Ce collège demeure français, mais comme on y prépare l’accès des institutions anglophones, on insiste largement sur la maîtrise de l’anglais, avec le même danger qu’à l’Institut Feller, que l’identité des protestants francophones se dissolve dans les réseaux anglophones. L’Institut évangélique français a connu ses heures de gloire sous Herman-D. BRANDT qui en a été le directeur de 1900 à 1939. C’est en 1929 que l’école de Pointe-aux-Trembles absorbe l’Institut méthodique français de Westmount (voir ci-dessous), peu après la création de l’Église unie du Canada qui réunit la majorité des presbytériens, méthodistes et congrégationalistes. Le nouveau collège porte alors le nom d’Institut français évangélique.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, pour mieux répondre aux besoins de l’heure, on démolit et reconstruit entièrement l’aile des garçons ainsi que le gymnase. En 1953, le pasteur J.-E. BOUCHER qui assure la direction depuis près de quinze ans est remplacé par sa sœur, Régina Boucher qui dirigera le collège jusqu’à sa fermeture en 1966.
Le transport scolaire, la création à Montréal d’un secteur protestant de langue française à partir de 1955, l’évolution des mentalités et la réforme du système d’éducation du Québec avec le rapport Parent rendent de moins en moins nécessaire ce type d’internat. On garde jusqu’en 1972 le pensionnat ouvert mais les cours se donnent à Montréal dans d’autres écoles. Les immeubles vétustes sont démolis en 1973-1974.
Le pasteur J.E. Boucher a écrit en 1948 une Esquisse historique de l’Institut français évangélique de la Pointe-aux-Trembles, brochure de 44 pages illustrées qu’on peut encore se procurer auprès de la Société, 3$ avec les frais de port. Il suffit d’en faire la demande via notre site.
Le Collège de Sabrevois (1854 – 1911)
En 1846, la conversion de Charles Roy amène l’Église anglicane, presque à son corps défendant, à s’occuper de l’évangélisation des francophones, mais elle la limite à la seule seigneurie de Sabrevois. L’épouse du seigneur de l’endroit Plenderleath-Christie fait ériger un temple à Sabrevois en 1848 et les responsables de la mission misent sur l’éducation. En 1854, l’Église anglicane met sur pied un collège à Saint-Jean-sur-Richelieu destiné à former des pasteurs d’où le petit nombre d’élèves admis la première année. Puis en 1856, elle élargit le rôle de l’institution afin d’y inclure la formation d’instituteurs et d’institutrices pour les écoles missionnaires. Cette école normale sera l’ancêtre du Collège Macdonald de l’Université McGill. Finalement, on construira à neuf dans la seigneurie privilégiée et l’école prendra le nom de Collège de Sabrevois en 1860. Le collège sera progressivement ouvert à tous et sa formation ressemblera à celle qui se donne dans les deux autres institutions.
De son côté, l’école des filles commence modestement en 1855. Grâce à une collecte de fonds, on construit un collège pour elles en 1858. Il ferme pour quelques années peu après, faute de personnel. On reprend l’idée en 1863 en utilisant le bâtiment du Collège de Sabrevois qu’une cinquantaine de garçons et filles fréquentent. Sur ces entrefaites, la mission anglicane s’élargit à l’échelle du Québec. En 1880, le comité missionnaire juge qu’il attirera plus de clientèle en s’établissant à Montréal même, quitte à concurrencer ainsi l’Institut de la Pointe-aux-Trembles. Il s’établit dans le quartier de la Petite-Bourgogne aujourd’hui, à côté de l’église du Rédempeur qui vient d’y être inaugurée. Le collège ne connaîtra pas des jours fastes comme les autres, faute d’argent et de motivation de la part de la hiérarchie anglicane. Comme les deux autres cependant, le collège forme de nombreux élèves qui fréquentent les universités ou se lancent sur le marché du travail à la fin de leurs études. Les élèves qui peuvent ainsi étudier plusieurs années sortent du lot car l’enseignement secondaire est encore réservé à l’élite.
Dans la première décennie du 20e siècle, les perspectives missionnaires ayant changé, les difficultés financiers des anglicans et l’évolution du quartier qui se remplit d’usines et raréfie les membres de la paroisse limitrophe poussent l’Église anglicane à accepter l’offre du Grand Tronc (chemin de fer) qui rachète le terrain pour son expansion. La paroisse sera relocalisée près du parc Lafontaine, mais le collège, lui, sera définitivement fermé.
Il n’existe pas d’historique propre à ce collège. Voir tout de même quelques références à la fin de cet article.
L’Institut méthodiste français de Westmount (1887-1929)
Le dernier collège à voir le jour est l’Institut méthodiste français. Le pasteur Louis-Napoléon BEAUDRY commence une école primaire dans les locaux de la paroisse de la rue Craig en 1877. On utilise une maison annexe comme pensionnat et le sous-sol de l’église comme salle de classe. On organise par la suite une pension pour les jeunes filles rue Sainte-Elisabeth, tout près, en 1884 et elles fréquentent la même école de la rue Craig. Pourtant en 1886, on les déplace à Acton Vale pour un moment. Le pasteur Beaudry quittera pour les États-Unis en 1887 et le pasteur E. M. Taylor lui succédera. Les deux écoles se rejoindront finalement en 1890 dans le nouvel immeuble de l’Institut méthodiste français inauguré à Westmount en 1889.
Après des débuts difficiles, le collège trouve son rayonnement sous la direction des pasteurs Paul VILLARD, de 1901 à 1921 et de Paul CHODAT, de 1921 à 1929. Simple école primaire au début donc, l’école devient avec l’arrivée de Villard, un institut comme les autres écoles secondaires protestantes : il vise à préparer à l’université, à l’école normale, au Collège théologique wesleyen, ou à faciliter l’accès au marché du travail. Au début du 20e siècle, il rejoint chaque année approximativement 90 élèves, dont 36 sont des filles. On mise ici aussi sur l’enseignement bilingue, on y organise de nouveaux cours comme ceux de commerce, de sténographie, de gymnastique et d’enseignement ménager.
Avec la création de l’Église Unie du Canada en 1925, pour éviter le double emploi, on décide en 1929 de fusionner les Institut de Pointe-aux-Trembles et de Westmount qui devint l’Institut français évangélique (IFE).
Nous ne connaissons pas non plus d’historique propre à cet Institut. Le pasteur Villard en trace l’histoire en quelques pages dans son livre Up to the Light. On se reportera aux références données à la fin.
Une vie de pensionnat semblable
Au 19e siècle et dans les premières décennies du 20e siècle, la vie de pensionnat se ressemble d’un collège à l’autre. Les élèves bénéficient chaque jour de six heures d’enseignement, du lundi au vendredi. Le samedi matin est réservé aux travaux ménagers et l’après-midi, laissé à la disposition de chacun. Le dimanche est consacré aux cultes et à l’École du dimanche, sans oublier les visites des familles au cours de la journée. Contrairement à l’approche catholique où le dimanche est souvent jour de divertissement, l’approche protestante consacre entièrement la journée au service de Dieu. On juge que jouer aux cartes, par exemple, est parfaitement inconvenant en ce jour. L’organisation s’adaptera avec les années à l’évolution des mentalités et tentera partout de répondre aux besoins de sa clientèle.
25 novembre 2009 Jean-Louis Lalonde
Références bibliographiques
Il n’existe aucun livre consacré à l’ensemble de ces collèges ou à l’un d’eux en particulier. On pourra consulter les références suivantes pour en savoir davantage.
Sur les quatre collèges
Vogt-Raguy, Dominique, Les communautés protestantes francophones au Québec : 1834-1925, thèse PhD, Bordeaux, Université de Bordeaux III, 1996, 938 p + annexes.
Cette thèse monumentale est disponible dans les bibliothèques universitaires. De nombreuses pages sont consacrées aux quatre collèges. On peut facilement les repérer en consultant son index des noms propres.
Il en est de même pour les histoires générales du franco-protestantisme :
Villard, Paul, Up to the Light: The Story of French Protestantism in Canada, Toronto, United Church of Canada, 1928, 237 p., qui comporte aussi un index.
Lalonde, Jean-Louis, Des loups dans la bergerie. Les protestants de langue française au Québec, 1534-2000, Montréal, Fides, 2002, 460 p., qui comporte un index.
Duclos, Rieul-Prisque, Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis, Montréal, Librairie évangélique, 1912-1913, tome 1 et 2 (qui ne comporte pas d’index). Voici les références pertinentes dans ce livre :
Institut Feller : I, 115-119, 127, 160, 302-307, II, 125-129, 149, 302.
Institut français évangélique : I, 154-62,198-200,209, 227,230-1,245,270, 297,307-10 (photos),314,317,320-1, II, 106-7,124,173,199, 201,204,227, 303 (photo), 305,337
Collège de Sabrevois : I, p. 39, 238-241, 282, 310, II, 148 et 300.
Institut méthodiste français : I, 197, 282-302, II, 148, 222.
Institut Feller
Rocher, Marie-Claude, « L’ensemble Feller : Traces d’un monde – Un monde de traces », dans Denis Remon (dir.), L’identité des protestants francophones au Québec, 1834-1997, Acfas, Les Cahiers scientifiques no 94, 1997, 208p., p. 111-137.
Rocher, Marie-Claude et Richard Lougheed, « Visite de l’ensemble Feller », Bulletin de la SHPFQ, no 5, p. 3-6. (en ligne sur ce site).
Institut français évangélique
Boucher, J. E., L’institut français évangélique de la Pointe-aux-Trembles, Montréal, Imprimerie R.A. Regnault, 1948, 44 p. (en vente à la SHPFQ)

